A Michel Pierre BLATT né le 6 avril 1896 à Haussonvillers, décédé en 1897…
Dans le petit cimetière kabyle, l’enfant dont je portais le nom dormait dans deux mètres carrés de gravier blanc limités par une bordure de céramique blanche et emprisonné dans une barrière de fer forgé dont la peinture écaillée par le temps s’effritait sous le poids des couronnes de perles et des petits anges de porcelaine.
Ces maigres ex-voto s’unissaient à toutes les mains de la famille agrippées à la barrière lorsque nous venions raviver le souvenir de ceux que nous avions à peine connus, pas du tout connus pour les plus jeunes dont j’étais. Un cœur de marbre blanc rappelait qu’ici reposait mon homonyme décédé en 1897 … un autre siècle qui faisait partie de l’histoire … c’était « dans le temps » comme disaient les vieux.
A côté de ce havre de paix, figé dans la perle et le marbre gisait l’oncle coiffeur (1) que la tuberculose avait emporté pendant la guerre. L’époque de sa mort expliquait la simplicité de sa demeure : une tombe à même le sol, bordée d’une rangée de tuiles à demi enfoncées dans la terre meuble, une grande croix de bois noir portait les inscriptions à la peinture blanche, des violettes poussaient drues comme au jardin des vivants.
Un demi-mètre plus loin, de son sommeil éternel dormait le patriarche (2), près de ses petits, près de son gendre bien aimé, sous un tombeau de marbre blanc sans décor, ni souvenir, nu et simple comme avait été sa vie courageuse faites de joies durement acquises, couronnée par neuf naissances, neuf bouches à nourrir chaque jour au travail de ses mains, aidé par l’adorable grand-mère (3), qui na savait que donner, aidé aussi par le vieux serviteur kabyle, un des piliers dans la hiérarchie de ce monde ; il y avait aussi le petit cheval et le fiacre qui servait à livrer le pain aux fermes isolées ; il y avait la pierre qui servait d’oreiller à ceux qui dormaient au fournil et ne devaient pas se laisser aller au sommeil profond sous peine de perdre la fournée en train de cuire. Le voilà aujourd’hui dormant encore sur la pierre et sous la pierre … c’est son sommeil le plus profond.
Le chant des oiseaux dans les les cyprès remplaçait le chant des grillons de la boulangerie. La nuit reste la nuit et la vie des autres continue. Ces souvenirs, ces réflexions se bousculaient dans mon petit cerveau de huit ans et se mêlaient sans complexe à l’émerveillement de cette promenade au calme dans la paix des morts ; c’était un rite voilà tout !
(1) André François BELLO, né le 7 août 1894 à Médéa, marié à Henriette Angélique BLATT, coiffeur à Bordj-Menaïel, décédé à Bordj-Menaïel
(2) Martin BLATT, né le 31 janvier 1868à Münchhausen, décédé le 13 février 1950 à Bordj-Menaïel, boulanger
(3) Angélique Marie CARRATERO-ROSELLO, née le 15 octobre 1876 à Rouïba, décédée le 30 juin 1954 à Bordj-Menaël