En la langue de Gœthe, je voudrais bien écrire
Si ma mémoire vieillie ne me trahissait Pas.
A toi, mon tout petit, j’ai tant de choses à dire,
Qu’avec tous mes bouquins, je n’y parviendrai pas.
Certes, notre français ne manque pas de mots ;
Notre vocabulaire est, de loin, le plus riche,
Mais si tu es un homme, en mon esprit falot
Tu n’es encore qu’un faon que lèche maman-biche.
La musique encore ne servirait de rien.
Qui chantera jamais l’innocente berceuse
Que je fredonnais mal, et qui t’endormais bien
Lorsque j’eus caressé ton front d’une main pieuse ?
Je sais depuis toujours et tu le sais aussi :
Quand la gène des mots paralyse la plume,
On fait parler son cœur ; soudain tout s’éclaircit
Comme au soleil ardent se dissipe la brume
Quand tu vins au foyer, devenu triste et fade,
Entre les deux blasés que nous étions déjà,
Tu portas ton sourire et ton regard de jade,
Mais ton bel avenir ne se devinait pas.
Tu fus le tout petit qui réchauffa nos âmes,
Quand ton aîné, déjà, commençant son chemin,
Du flambeau de sa vie eut allumé la flamme,
Pour montrer qu’il existe un ouvrage sans fin.
Tu prends donc la relève et tu nous rends si fiers !
Quand nous avons pour toi quelques mots de reproche,
Reconnais qu’ils ne sont ni méchants, ni amers,
Mais font ta volonté plus dure que la roche.
Tu me dis bien souvent que je suis exigeante
Et que je veux de toi, un ouvrage parfait.
Mais ne vois-tu pas là une preuve éclatante
De la confiance en toi pour tout ce que tu fais ?
On n’est jamais assez exigeant pour soi-même,
Chacun de nos efforts est une victoire en soi.
Le combat du vaincu, c’est déjà un vieux thème,
Forge un tempérament qui dictera sa loi.
Nous voulons simplement que tu deviennes un homme
Ni plus ni moins heureux que ne l’est ton ainé,
Mieux assis dans la vie, bien mieux que nous le sommes
Ce que les bons parents, pour leur fils, ont rêvé.
Tu vois, mon tout petit, je n’avais pas besoin
Ni de Gœthe ni d’Hugo, pas même de Virgile,
Pour que tu sentes bien que l’objet de nos soins
C’est toi, toi notre unique … le reste est inutile …
Malgré les allures d’homme que la taille te donne
Ton grand cœur est sensible et s’émeut bien souvent
Tu es mon petit gars ; et si je t’abandonne
En des bras qui, pour toi, s’ouvriront tendrement,
Marchant à reculons, je me retirerais,
Et, ma tâche achevée, je cèderais la place.
Tous les deux, du devoir secouant le harnais,
Nous t’aurons indiqué à suivre une autre trace.
Alors, en travaillant, en suivant ton chemin,
Tu seras à ton tour, et pour la vie entière,
Le père de famille qui imitera bien
Un papa qui, jamais, pour toi, ne fut sévère.
Si s’un coup de baguette, je faisais apparaître
En un miroir profond l’avenir, un instant,
Tu pourrais dire aux fils qui de toi devront naître
« Il était une fée … je l’appelais … Maman »
A l’occasion du concours général d’allemand
25 avril 1968