REMORDS ! (d'Irlande)

REMORDS ! (d’Irlande)

« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »

Le soleil s’est éteint dans le ciel d’Irlande

Déjà la brume épaisse estompe les contours

L’homme est seul ; à grands pas, il arpente la lande,

Il rentre, poursuivi par la chute du jour.

A-t-il peur de la nuit, qu’il prese ainsi le pas ?

Il se hâte. Tout-à-coup, il se voit dans la foule …

Repris par l’habitude, il veut tendre les bras

Mais il se sent figé … Sous lui le sol s’écroule …

Son corps se glace, son front se couvre de sueur.

Bientôt, autour de lui, la foule devient dense,

Il veut parler à tous … Mais soudain il prend peur

Car sa voix se dérobe … c’est la panique … intense

La foule s’épaissit, avec la nuit se fond.

L’homme est environné partout d’un peuple d’ombres.

Une sourde clameur s’élève et se confond

Dans ce flux singulier, inconsistant et sombre.

Une voix morne dit : « Sur toi, malédiction !

Nous sommes tes victimes, le destin se retourne,

Tu n’as pas encore compris : voilà ta punition ! … »

De ce chemin brûlant, il faut qu’il se détourne.

Mais, de tous les côtés, il se sent retenu.

Il ne peut s’échapper, il ne peut se défendre.

Ces voix, à l’unisson, ce sont les détenus

De Fresnes …, de Ré …, de Tulle …, il devra les entendre.

Il devra les entendre, car elles viennent de loin,

Amenant avec elles, pour grossir le cortège,

Les voix des disparus, fusillés par ses soins,

Qui demandent raison au guide sacrilège.

« J’ai nom Bastien-Thiry, et j’étais colonel,

J’ai mis mon Honneur à bien servi la France,

Je lui restais fidèle : c’est vous le criminel !

Et vous avez, sur moi, assouvi votre vengeance .»

Il s’éloigne … sa gloire l’accompagne et le suit.

D’autres ombres géantes défilent et se nomment :

« Piegst ! …, Dovecar ! …, Degueldre ! …, nous hanterons vos nuits

Nous peuplerons vos rêves ainsi que des fantômes. »

Mais, n’avez-vous pas vu, en tenue de combat

Leclerc et ses amis, avec les nues se fondre ?

Juin ! …, Delattre ! …, et Weygand ? « Le serment de Kouffra

Pour délivrer l’Alsace, l’aviez-vous lu de Londres ? »

« Il est toujours facile, lorsque l’on reste seul,

D’oser revendiquer, de chacun, les victoires.

Croyez-vous donc les âmes froides dans le linceul

Et qu’il soit si facile de dérober leur gloire ? »

Képis blancs, bérets verts en un ordre parfait

Passent silencieux …, c’est la revue des ombres.

« Où donc est cette morgue, qu’hier, il affichait ? »

L’homme se tait, pâle, soudain devenu sombre.

Il devrait parader, tout comme auparavant

Devant le front des troupes, c’était son habitude.

Son grade l’y oblige, l’y contraint, et pourtant …

Une force magnifique le tient en servitude !

« Appelé à choisir entre l’assassinat,

L’obéissance passive menant à l’imposture,

J’ai préféré la mort : je suis de Larminat ! »

Et, s’intègre à la nuit, une noble figure …

Robes rouges, robes noires, blancs rabats, mains levées,

Dans le ciel tourmenté, voyez qui entrent en lice :

« Qui êtes-vous ? – Nous sommes la justice bafouée ! »

« Dieu ! … faudra-t-il longtemps supporter ce supplice ? … »

L’Honneur, la Vérité, la Loi, le Droit Humain

Autant d’allégories parlent pour la Justice :

« Nous sommes la Franchise … N’attendez pas demain

Pour expier … enfin, voici l’heure propice … »

Vieillards, femmes, hommes, enfants, adolescents

A l’avenir brisé, tous arrivent en masse :

« Nous sommes un million et le remords constant

Que nous avons voulu pour vous, en face à face ! »

Lorsque vint, après eux, le triste défilé

Des morts abandonnés en cette terre française

Dont on ne voulait plus, l’homme cria : « Assez !!

Je ne veux plus vous voir, allez à la fournaise ! … »

Ce disant, vers ses yeux, il éleva les mains …

Mais il les vit rougies, et de sang recouvertes,

Tel Macbeth, il cherchait à les laver en vain

Une invincible angoisse le clouait là, … inerte.

« Damnation ! cria-t-il, serait-ce un châtiment

Pour moi qui ai tenu les Français en haleine , »

Et les voix d’outre-tombe lui disent « pas avant

D’avoir pu expier jusqu’au bout votre peine. »

Le ciel noir de l’Irlande, un instant s’entr’ouvrit,

L’homme vit apparaître, sur un fond de lumière,

Du vainqueur de Verdun, le légendaire képi.

Alors, n’en pouvant plus, il mordit la poussière.

Tel Caïn s’enfuyant devant le Dieu vengeur,

Lourd de tous ces remords qui, en lui, prenaient place,

Il repartit pourtant chercher un sol meilleur

Où les noirs souvenirs auraient perdu sa trace.

« Si loin que vous soyez, de partout rejeté,

Une cuisante morsure déchirera votre âme …

Si vous en avez une … car vous avez osé

Effacer le passé de notre France … infâme ! »

Note de l’auteur : mai-juin 1969, informations : De Gaulle et madame se réfugient en Irlande. Durant un mois, ils changent trois fois de résidences : ils vivent dans un décor de « bout du monde », entourés de mystère, mais aussi … de policiers.

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