Fier petit gars du Nord, si quelqu’un te disait :
« Il faut quitter tes lieux, aller à l’aventure,
Planter plus loin ta tente, chercher ta nourriture »
Si demain tu partais ?
Dans ta petite église, si on t’interdisait
De retrouver ton Dieu, d’égrener ta prière,
Comment laisserais-tu, dans le vieux cimetière,
Tous ceux que tu aimais ?
Où porter désormais ton pauvre corps si las,
Si on te rejetait de ta noire province ?
Tu regretterais tout, et la porte qui grince,
Et ton travail ingrat.
Tu dirais que tu l’aimes, le carreau de ta mine,
Ton charbon, ton crassier, et qu’on n’a pas le droit
De t’en chasser jamais, fusse au nom de la loi ;
Et qu’on ferait ta ruine …
Tu dirais : « Il est mien, ce pays, ce village,
Je l’aime, il est à moi, à moi depuis toujours,
J’y suis né et je veux y terminer mes jours,
Y bercer mon grand âge. »
Rien ne sert de gémir, ce serait équitable ;
Au nom des Droits de l’Homme, ce crime, on l’a commis
Dans une autre province ; et toi, tu n’as rien dit.
Te voilà bien coupable …
Berger des Pyrénées, laboureur du Poitou,
Toi, le Lorrain, toi, le Picard, toi de Provence
Et toi du Limousin, hors du nid de la France,
Demain, si c’était vous ?
Alsacien qui m’es cher, je me tourne vers toi ;
Trois fois en moins d’un siècle, tu as subi l’outrage
De voir ton sol meurtri ; tu en parles avec rage.
Pourtant, si c’était toi,
Toi que l’on chasse encore, quel serait ton abri ?
Alsacien, ta frontière est toujours vulnérable,
Tu n’as plus désormais pour y dresser ta table
Le sol de l’Algérie
Etudiant, de l’Auvergne, tu vas vers tes eaux vives,
Tu clames ton bonheur ! As-tu vu le copain
Dont le regard s’est embué soudain
Fixant au loin la rive ?
C’était une autre rive que son cœur revoyait,
Inondée de soleil, tout au long de ses plages,
Il y était chez lui. On a tourné la page,
Il n’ira plus jamais.
Ne serait-ce qu’un jour, il voudrait bien revoir
Sa maison, son jardin, les lieux de son enfance
Hélas ! il sait trop bien que ce n’est plus la France
Il n’a plus cet espoir.
Il est parmi vos frères, de moins heureux que vous
Qui ne pourront plus jamais retrouver, aux vacances,
Leur ville ou leur campagne, le ciel de leur enfance
Çà, pour eux … c’était tout !
Et vous, gens de l’Isère, ne revivez-vous pas
La douleur, qui, un jour faisait couler vos larmes
En adieu, le clocher avait sonné l’alarme.
Ne vous souvient-il pas ?
Allant vers le progrès, les hommes inondaient tout
Le barrage maudit valait qu’on vous déplace.
Le village reconstruit, tout reprenait sa place,
Et vous restiez chez vous.
Commerçants fatigués ou grands viveurs repus,
Ouvriers ou patrons, la terre familiale
Où vous vous reposez, la province natale
Si vous ne l’aviez plus ?
Vous vivez à Paris, la plus jolie du monde,
Avec ses ponts, ses tours, son fleuve, sa cathédrale
Auriez-vous oublié qu’une autre capitale
Fut perdue dans la ronde ?
Vous qui pouvez prier, dans l’humble cimetière,
Fleurir une fois l’an, la terre où tout finit,
Songez donc à tous ceux pour qui est interdit
Jusqu’à cette prière.
Même la terre des morts ne leur appartient pas
Par votre indifférence, d’autres ont pris la place.
Ils n’ont pas de rancune, leur cœur demande grâce
Mais ils n’oublieront pas !
Combien d’enter eux pourtant avaient offert la vie
Pour donner à la France une terre fertile,
Ecrivant de leur sang, dessus le sol hostile.
« Province d’Algérie »
Mars 1968